jeudi 22 aoŻt 2019

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Nouvelles de Palestine

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_PALESTINE OCTOBRE 2005


THE DAILY PICTURE OF THE CHEK-POINT


Ils ont dit qu'elle avait l'air tr√®s folle, compl√®tement d√©rang√©e, un visage a faire peur. C'est s√Ľr, quand tu brandis un couteau devant la figure d'une jeune femme, tu ne dois pas avoir l'air tr√®s serein. Le traitement de ce genre de comportement, d'apr√®s mon exp√©rience d'urgentiste, est, au pire et en dernier recours une bonne dose de Loxapac en intramusculaire sur un brancard de contention, puis une prise en charge psychiatrique. Mais ici c'est la guerre, et Tsahal a d'autres m√©thodes. Nous sommes a Naplouse, pr√©cis√©ment au check-point d'Huwwara. Le 4 octobre 2005. Haifa Indiya avait 36 ans et cinq enfants. Au bout de dizaines de m√®tres de couloir grillag√© et derri√®re un tourniquet m√©tallique comme il n'en existe que pour le b√©tail dans les autres pays se tient en face d'elle une jeune femme en treillis casqu√©e et arm√©e. Le M16 est point√© sur Haifa. Quand celle-ci a sorti son couteau, son geste ne pouvait pas aller bien loin. Comme celui de cet enfant il y a deux jours au check-point de Beit Iba. Lui aussi a sorti un couteau. Le traitement fut radical : une balle dans chaque bras une autre dans le f√©mur droit. L'√©quipe de secours palestinienne ne fut pas autoris√©e a le transporter a l'h√īpital de Rafidia. Il a √©t√© emmen√© dans un h√īpital isra√©lien par une ambulance isra√©lienne. Sans doute pour en tirer des renseignements plus tard.


Haifa, elle, ne dira plus rien. Les secours palestiniens ont été empêchés de l'approcher pendant 90 minutes. Peut-être qu'en comprimant très fort la fémorale, on aurait pu empêcher l'hémorragie causée par la balle dans la jambe. Mais pour la balle dans la tête...


Le check-point sera ensuite fermé toute la journée.


"This is the daily picture of the check-point" me dit, dans un mélange de lassitude et de colère rentrée, le docteur Nihad.


Tsahal n'a pas son pareil pour assurer sa l√©gitime d√©fense contre les dangereux terroristes qui l'assaillent. Une jeune maman aujourd'hui a Huwwara, un enfant il y a deux jours a Beit Iba, et un autre enfant deux jours auparavant a Askar, un des camps de r√©fugi√©s de Naplouse. Uday Tantawi avait 13 ans et il lancait des pierres.. Un soldat aurait vu une arme dans la lunette de son fusil. Ou bien il faut r√©viser cette lunette, ou bien il faut conseiller un bon ophtalmo a ce soldat... Le commandant avait une meilleure id√©e, celle de donner l'ordre de tirer. Et le petit lanceur de pierres est mort. Ils ont ensuite cherch√© l'arme, ils n'ont trouv√© que des cailloux et des bouteilles "les armes de destruction massive" de ces m√īmes.


Les conditions de vie misérable pour la plupart, les difficultés quotidiennes dues a l'occupation, les déplacements impossibles la violence permanente des soldats la pression des colons les humiliations les injustices la prison, le mur qui se construit... il y a mille raisons de devenir fou ici. Pour toutes ces raisons on s'étonnera moins de la démence qui a envahi l'esprit de cette mère et qui l'a menée a cet acte de folie, que du sang-froid, au contraire, dont font preuve en permanence les Palestiniens.


Si Haifa avait fr√©quent√© la Mothers School, peut-√™tre qu'elle n'aurait pas fait ca, peut-√™tre qu'elle serait encore en vie. Qui sait i


La Mothers School est un lieu remarquable o√Ļ les femmes r√©sistent a l'occupation, a leur mani√®re. Tous les matins elles viennent prendre des cours d'Arabe, d'Anglais et de math√©matiques quand leurs enfants sont a l'√©cole, pour pouvoir ensuite les soutenir dans leur apprentissage scolaire. Elles ont aussi des cours de secourisme, de nutrition, d'hygi√®ne... Des conseils concernant leurs droits. Un suivi m√©dical gratuit, un soutien psychologique ... L'√©t√©, quand leurs enfants sont dans les Summer camps (genre de colonies de vacances), elles ont des cours d'informatique. L'Ecole des mamans a √©t√© cr√©√©e pour les femmes qui, s'√©tant mari√©es jeunes et ayant eu des enfants assez vite, ont quitt√© l'√©cole trop t√īt.


Nadia me prend par la main, dans la vieille ville de Naplouse, timidement au d√©but, puis fermement, pour m'emmener a travers le march√© jusqu'a la classe. Pendant le cours d'anglais elle reprend ma main de temps en temps tendrement, pour me signifier que je suis la bienvenue parmi elles. Le cour est interrompu par l'arriv√©e d'une jeune femme avec un nouveau n√© dans les bras la salle r√©sonne des exclamations de joie de ses amies. Chacune va l'embrasser, la f√©liciter et caresser le b√©b√©. La jeune maman vient ensuite s'asseoir a c√īt√© de moi, sort une feuille de papier et un crayon, et entreprend de recopier les mots √©crits sur le tableau, tout en allaitant son b√©b√©. Il y a d'autres enfants dans la classe, des petits pas encore en √Ęge d'aller a l'√©cole. La plupart dort sur les genoux de leurs m√®res d'autres jouent tranquillement a leurs pieds. La nouvelle venue avait quitt√© la classe quelques jours pour son accouchement.


La Mothers school* a ouvert quatorze classes dans Naplouse, dans les camps et les villages alentour, avec une trentaine de femmes par classe. Si elle en avait les moyens elle en ouvrirait bien d'avantage, pour répondre a la demande.


  • fednablus@hotmail.com

LES VENDREDI A BIL'IN


Nous savons depuis Berlin, que les murs peuvent tomber. Nous savons depuis Robben Island, que l'apartheid peut s'arr√™ter. Et nous savons aujourd'hui a Bil'in, que le mur de l'apartheid ne sera un jour qu'un chapitre au pass√© dans le livre des tournants de l'Histoire. La page s'√©crit en ce moment. Chaque vendredi, des activistes internationaux et isra√©liens rejoignent les habitants de Bil'in, petit village de 1600 √Ęmes dont les revenus d√©pendent de la culture des olives et qui se voit confisquer une grande partie de ses terres par la construction du Mur.


Vendredi 30 septembre 2005.


Place Al Manara, je monte dans la petite voiture rouge de M. o√Ļ il y a aussi Hanan, de Ramallah, et Sylvia, de Barcelone. En route pour la manif. Nous retrouvons devant la mosqu√©e du village, une cinquantaine de personnes qui commencent a descendre dans les champs d'oliviers... Le trac√© du Mur est juste en bas entre deux collines. Les militaires d√©ploy√©s partout, nous emp√™chent de l'approcher. Des jeunes isra√©liens haranguent les soldats. Ils leur disent de s'en aller, de ne pas √™tre la, de refuser d'ob√©ir aux ordres de cesser cette occupation... Les soldats sont impassibles... mais pas indiff√©rents. Leur attention aux arguments avanc√©s par les militants isra√©liens est m√™me surprenante. Je m'approche tout pr√®s. Pour certains il se passe quelque chose dans leurs t√™tes ca se voit. Les regards se baissent, les armes pendent comme des bras trop lourds. Hanan tente fermement de franchir la ligne qu'un soldat lui intime de ne pas passer. - Mais de quelle ligne tu me parles i Tu viens ici et tu d√©cides qu'il y a devant tes pieds une ligne que je n'ai pas le droit de franchir i! Tu vas encore avancer d'un pas de dix pas de cent pas et a chaque fois tu d√©cideras d'une nouvelle ligne. Mais de quel droit i!! - C'est comme ca. J'ob√©is aux ordres et toi, recules ! - Refuses d'ob√©ir, et laisses moi passer. Si je passe, tu vas faire quoi i Tu vas me tirer dessus i C'est ca i


Le soldat regarde la jeune femme en colère. Hanan a 30 ans. Petite et frêle, elle parait minuscule en face du robocop mais c'est lui qui semble abattu. - Non, écoutes... arrêtes... Ne rends pas ma vie plus difficile qu'elle ne l'est déja . J'ai beaucoup de problèmes tu sais. - Mais je m'en fiche moi de tes problèmes !! En m'adressant a toi, je m'adresse au système que tu représentes je m'adresse a toi entant que bras armé d'une politique injuste et meurtrière! Allez, maintenant, pousses toi et laisses moi passer.


Et Hanan passe. Le soldat ne la retient plus. Elle avance alors toute seule, tranquillement. Elle sera vite rattrapée par d'autres soldats qui viennent l'encercler, la ramènent vers nous et nous repoussent avec leurs boucliers.


Vendredi 7 octobre 2005.


Le comit√© populaire du village organise ces manifestations depuis 9 mois. Il a mis a la disposition des √©trangers le rez-de-chauss√©e d'une maison appel√©e "la maison des internationaux". Des matelas jonchent le sol dans trois larges pi√®ces. Les cendriers d√©bordent et la gazini√®re est un peu crasseuse, mais pour une petite maison qui accueille autant de gens venus du monde entier, il y r√®gne une organisation exemplaire. Les jeunes anarchistes isra√©liens √©quip√©s de mat√©riel vid√©o et d'ordinateurs sont les plus actifs. Depuis deux semaines ils emploient des ruses de sioux pour arriver jusqu'a Bil'in. Ils viennent de Tel-Aviv ou de J√©rusalem, ce n'est pas loin, mais tr√®s compliqu√© pour venir, a cause des nombreux barrages de l'arm√©e. Aujourd'hui, nous descendons jusqu'au trac√© du Mur. Nous sommes environ 200, Palestiniens Isra√©liens et Internationaux confondus. Une barri√®re m√©tallique et les soldats derri√®re nous emp√™chent d'aller plus loin. Avec des pierres et des morceaux de bois nous tambourinons sur cette barri√®re - boucan d'enfer. Les enfants sont surveill√©s de pr√®s par les plus grands pour qu'ils ne jettent pas de cailloux. S'il y a violence, elle ne viendra que de l'arm√©e. Et elle ne tarde pas a arriver... Des groupes de 5 a 6 soldats passent sous la barri√®re et attrapent quelques-uns d'entre nous. Les manifestants tentent tous ensemble d'emp√™cher ces arrestations mais 16 personnes seront quand m√™me embarqu√©es sans m√©nagement : 15 isra√©liens et 1 palestinien, Mohammed Al Khatib, le coordinateur du comit√© populaire. Des grenades lacrymog√®nes nous obligent ensuite a remonter au village et a arr√™ter la manifestation. Autour de la maison des internationaux, chacun reprend son souffle, secoue la poussi√®re dont il est recouvert et se met en qu√™te d'une gorg√©e d'eau. Beaucoup vont dormir la , d'autres reviendront la semaine prochaine, des nouveaux arriveront.


Dans le village de Bil'in, le Mur est en train de provoquer l'effet inverse que Sharon escomptait. Isra√©liens et Palestiniens vivent et luttent ensemble. Des Isra√©liens pas comme les autres c'est vrai, mais d√©termin√©s contre leur arm√©e et bien accept√©s par les villageois. Bil'in est devenu un symbole. Un coin de terre de Palestine o√Ļ l'espoir n'est pas encore mort.


Vendredi 14 octobre 2005.


Ils ont commenc√© avant qu'on arrive. Aujourd'hui je suis dans l'ambulance du Croissant Rouge avec l'√©quipe de secours que j'ai int√©gr√©e pour quelques jours. Une jeep nous a arr√™t√© avant le village pour v√©rifier je ne sais quoi dans notre v√©hicule. Des manifestants cach√©s sous la civi√®rea V√©rification inutile, il n'y a que nous : Ahmad le chauffeur, Jamel et Mohamed les secouristes et moi. Des cars de manifestants partis de Tel-Aviv et de J√©rusalem avec des militants isra√©liens et internationaux ont √©t√© arr√™t√©s. Eric est dans l'un d'eux. Il arrivait tout juste de Paris aujourd'hui pour rejoindre une mission civile. Il m'appelle pour me dire qu'il est donc arr√™t√©, assis sur la route avec d'autres militants entour√©s de soldats. Certains ont pu s'√©chapper en courant au moment de descendre du car, mais la majeure partie est immobilis√©e la et emp√™ch√©e d'atteindre Bil'in. Un autre appel, une autre mauvaise nouvelle : c'est Georges qui, lui, est d√©ja sur place et m'annonce qu'on va avoir du boulot (l'√©quipe de secours), ¬ę beaucoup de jeeps ont travers√© le village et ont fait peur a tout le monde ; les gamins ont r√©agi au quart de tour, les pierres commencent a volera. ¬Ľ.. Dans l'ambulance, Mohamed a pr√©par√© un sac a dos avec tout ce qu'il faut pour effectuer les premiers soins. Masques sur le visage et poches bourr√©es de compresses d'alcool, on peut y aller. L'ambulance reste sur la route, derri√®re les manifestants. Pas la peine d'aller plus devant, une ambulance est si vite touch√©e. Je suis les deux jeunes secouristes qui courent dans le champ pentu en √©vitant les grenades lacrymog√®nes. Il faut regarder en l'air pour √©valuer o√Ļ elles vont tomber et surtout ne pas se les prendre en pleine figure. Il faut aussi √©viter les pierres des enfantsa Alors la t√™te dans les √©paules et le dos courb√©, on va de bless√© en bless√©. Ce sont surtout des malaises dus aux gaz lacrymo. La personne suffoque et √©touffe, le visage et les yeux sont br√Ľl√©s. La douleur intense et l'asphyxie provoquent souvent une perte de connaissance. Les gaz, les mursa c'est une manie chez certains.


Il y a un truc dans ce gaz, ce n'est pas possible, je n'ai jamais respirer un truc pareil ! C'est la que les compresses d'alcool ont toute leur utilit√© : il faut les plaquer sur le nez et la bouche et respirer a fond, ca va tout de suite mieux. Pour avoir les mains libres j'imbibe enti√®rement mon masque d'alcool. Cette m√©thode n'est recommand√©e que quand il n'y a pas de cigarette ni de flamme a proximit√© sinon c'est l'embrasement assur√©. Ici, en ce temps de ramadan, personne ne fume, alors il n'y a pas de risque de provoquer des torches vivantes avec les vapeurs d'alcool. Le champ d'oliviers est parsem√© de pierres et de talus. Pas √©vident pour courir. Des chevilles se tordent, les chutes sont nombreuses et douloureuses. On nous appelle sur la gauche. Un jeune isra√©lien saigne sur le c√īt√©. Il a le flanc gauche √©corch√©, l'√©paule lux√©e et surtout beaucoup de mal a respirer. S√Ľrement des c√ītes cass√©es. Pansement a la b√©tadine, bandage et repli vers l'arri√®re. Des gens le portent a l'ambulance ; nous on retourne la o√Ļ on nous appelle, c'est-a -dire partout. Pansements bandes b√©tadine, alcoola Chaque enfant qui tombe, on l'entra√ģne derri√®re un olivier, pour l'ombre et aussi pour la mince protection contre les tirs de l'arm√©e. Il n'y a pas que des grenades lacrymo, il y a aussi des balles en caoutchouc. Des soldats sont en ligne et en position de tir sur le trac√© du mur, d'autres avancent sur les c√īt√©s. Beaucoup de manifestants asphyxi√©s et br√Ľl√©s par les gaz, se sont mis a l'abri dans le village, mais des enfants restent en premi√®re ligne et lancent des pierres. Avec Jamel et Mohamed, nous restons au plus pr√®s d'eux. Mes yeux se noient, pas seulement a cause des lacrymos - ¬ęaces enfants qui lancent des pierres vers les soldats c'est perdu d'avance, des cailloux sur des casques lourdsa ¬Ľ -. Compresse sur la bouchea respire, petit, respire ! Les soldats nous ont maintenant encercl√©s. Les tirs viennent de partout. Mohamed me tend la main pour grimper un muret. Son regard soudain se fige, son visage bl√™mita ¬ę Vraies balles ! ¬Ľ. Le son effectivement a chang√©. Les enfants sont tous planqu√©s. On les entra√ģne avec nous vers la premi√®re maison pour s'abriter derri√®re le mur. Les gens a l'int√©rieur se sont calfeutr√©s. Nous reculons ainsi de maison en maison.


Au coucher du soleil, les soldats reprendront leur position sur le chantier du mur et cesseront les tirs. Cheveux collés par la sueur, tee-shirts déchirés mains écorchéesa les enfants infatigables iront alors ramasser les grenades explosées aux pieds des oliviers espérant gagner quelques shekels par la vente de ces morceaux d'aluminium.


Aujourd'hui, en plus de trois bless√©s graves il y a eu trois arrestations d'internationaux. Le d√©roulement de ces manifestations est diff√©rent chaque semaine, le degr√© de violence est impr√©visible. Il semble, malgr√© tout, bien pr√©m√©dit√© par Tsahal qui ne l√©sine pas sur les moyens de r√©pression. Bil'in ne tiendra sans doute pas longtemps face a une des plus puissantes arm√©e du monde, pourtant il n'y a que ca a faire : de la r√©sistance.


Corinne PERRON 15/10/2005


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