jeudi 22 aoŻt 2019

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TWIN DOCTORS

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– M√™me jour, m√™me mois m√™me ann√©e !! Mais on est jumeaux i! Tu es ma saur jumelle ! Regarde, tu as vu ca i C’est merveilleux, c’est la premi√®re fois que je rencontre quelqu’un qui est n√© le m√™me jour, le m√™me mois et la m√™me ann√©e que moi. Comme je suis heureux en plus que ce soit toi, une femme qui vient de France… de Paris ! Aaaah Paris…


La cour du Medical Relief r√©sonnait de la voix r√©jouie de Jarer tout excit√© par la petite carte plastifi√©e qu’il brandissait comme un troph√©e. Il criait comme un gamin a qui on viendrait d’offrir le ballon de la finale de la coupe du Monde d√©dicac√© par ses joueurs pr√©f√©r√©s. Il la montrait a tous les jeunes secouristes incr√©dules et moqueurs mais sensibles a la joie enfantine de leur a√ģn√©. Il mettait son doigt sur la carte, juste la , sous la date historique, et de son autre main, approchait les visages pour qu’ils s’y collent. « Regarde ! L1779599Mais regarde !!! Tu le crois maintenant i C’est ma saur jumelle ! C’est pas beau ca i! » Et pour effacer d√©finitivement le doute dans la t√™te du public de plus en plus nombreux et hilare, il √©tait venu entourer mes √©paules de son bras fraternel pour approcher nos deux zigotos profils. « Alors i Ca se voit non i Vous voyez pas comme on se ressemble i Forc√©ment puisqu’on est jumeaux ! » La ressemblance peu flagrante avait d√©clench√© un √©clat de rire g√©n√©ral, bien sonore, comme une d√©flagration rassurante dans la nuit silencieuse et oppressante de la ville occup√©e.


Jarer avait demand√© a voir ma carte professionnelle du Palestinian Medical Relief Society, « pour la photo… » (comme les gosses !) Et puis il avait vu la date de naissance…


Par la suite, dans son ambulance, pour tous ceux a qui il me pr√©sentait, j’√©tais sa "jumelle". Sans autre explication aupr√®s des bless√©s qui se laissaient soigner sans appr√©hension ni aucune suspicion, il m’emmenait nuit et jour partout dans Naplouse et me faisait travailler a son rythme, un rythme infernal et ext√©nuant impos√© par les exactions quotidiennes de l’arm√©e isra√©lienne qui laissait, apr√®s son passage, des enfants estropi√©s des hommes bris√©s des fillettes traumatis√©es des m√®res au bord de la crise de nerf.


Nous √©tions les « twam douktour » ( twin doctors ). Ca faisait marrer les m√īmes de Balata qui nous apportaient du th√© a la menthe entre deux sprints des cailloux plein les mains. Visages couverts de poussi√®re et cheveux coll√©s par la sueur, les petits couraient autour de l’ambulance d√®s qu’on arrivait. « Jarer ! Jarer ! »


Jarer √©tait leur idole, celui qui les faisait rire avec sa voix de clown, avec ses blagues d’enfant d√©dramatisant les pires situations et qui les portait contre son caur avec ses bras de g√©ant quand une balle pas perdue les faisait mordre leur sang au bout de leur course intr√©pide. Il portait ces petits jusqu’a l’ambulance et je m’occupais du reste… pansements compressifs… perfusions… calmants… Et tout en conduisant a cent a l’heure le v√©hicule jusqu’a l’h√īpital, Jarer ne cessait de parler a l’enfant. Je ne comprenais pas tout ce qu’il disait mais ca servait a calmer le bless√©, et je ne sais pas de mes drogues ou des mots de Jarer ce qui √©tait le plus efficace, toujours est-il que les cris de souffrance s’arr√™taient peu a peu. Quand je percevais « twam douktour » dans le discours je pouvais m√™me deviner, derri√®re le brouillard des larmes un sourire dans le regard malheureux qui me fixait, un sourire tordu par la douleur mais un sourire quand m√™me.


Quand les soldats isra√©liens fermaient toutes les entr√©es du camp de Balata avec leurs jeeps et leurs bulldozers Jarer parvenait a rentrer de force. Il quittait son volant, marchait vers les soldats et les sommait de nous laisser passer. Je restais dans l’ambulance, a l’arri√®re, planqu√©e derri√®re le si√®ge conducteur que Jarer venait d’abandonner en me laissant seule avec ma peur. Oui j’avais peur, je n’ai pas honte de le dire. Je ne suis pas un soldat. Un fusil me p√©trifie, la guerre me donne des cauchemars. Tout ce que je sais faire c’est soigner. J’avais d√©ja brav√© bien des dangers mais aucune de ces exp√©riences ne pouvait me donner la force de surmonter l’intimidation d’un fusil braqu√© sur moi. J’admirais Jarer qui, lui, avancait sans h√©sitation, haranguait les armes au bout desquelles des soldats se crispaient, calfeutr√©s derri√®re les ouvertures grillag√©es de leurs jeeps. J’entendais des ordres aboy√©s je voyais les armes me viser, je voyais Jarer insister, recroquevill√©e je tremblais. Et Jarer revenait.


– Alors i


– Alors quoi i! On y va c’est tout ! On verra…


Et Jarer empoignait fermement le volant du camion dont il √©tait si fier (« le dernier mod√®le ! »).


Avant l’Intifada Jarer √©tait conducteur de poids-lourds un 12000 tonnes (ou quelque chose comme ca…je n’y connais rien en tonnes de camion…). Depuis quatre ans ne pouvant plus exercer son m√©tier, il √©tait ambulancier. Le camion pesait moins lourd mais ce qu’il transportait n’avait pas de prix. C’√©tait de l’or en brancard, du pr√©cieux, de l’infiniment vivant comme le souffle d’un enfant. Jarer, avec ses airs de d√©conner tout le temps avec ses blagues de clown triste qui faisait mourir de rire, avec sa stature de g√©ant qui r√©confortait toutes les mamans avait humblement conscience d’√™tre un soutien indispensable a la r√©sistance de son peuple. Je me suis longtemps demand√© ce qui lui permettait de tenir ainsi, toujours dans la bonne humeur, avec une √©nergie a faire p√Ęlir d’envie le plus entra√ģn√© des marines. J’ai compris le jour o√Ļ il m’a invit√©e chez lui, dans sa maison. J’ai vu sa femme et ses trois filles. Ses f√©es. Et j’ai compris.


Par la suite, il est arriv√© que j’aille chez eux a l’improviste (« tu viens quand tu veux, tu es ici chez toi ») et sa femme √©tait en chemise de nuit.


– Excuse-moi, je ne suis pas habill√©e, j’esp√®re que ca ne te g√™ne pas…


– Mais non ! C’est moi qui arrive comme ca, sans pr√©venir. D’ailleurs je vais faire comme toi, me d√©barrasser de tout ca (ma tenue de « douktour » puante de transpiration).


– Va dans la salle de bain. Fais comme chez toi.


Fra√ģche et d√©shabill√©e, je passai ensuite des minutes d√©licieuses avec elle et ses trois merveilles du monde. Le mur du salon (3 m√®tres sur 6) √©tait enti√®rement recouvert d’une photo de plage paradisiaque comme il n’en existe que dans l’imaginaire : sable blanc partiellement ombrag√© par des cocotiers pench√©s comme pour caresser d√©licatement le miroir lisse d’un lagon indigo. Au creux de coussins chamarr√©s sous ce paysage idyllique, dans une atmosph√®re qui tenait a la fois du mirage et de l’oasis je go√Ľtais a la conversation savoureuse comme les p√Ętisseries sucr√©es et le th√© qui fumait. Je leur parlais de ma vie en abr√©geant les tournants et je les √©coutais me parler de la leur. Les fillettes √©taient bavardes et vives et leur m√®re tout en gentillesse onctueuse.


La beaut√© de sa femme, les rires de ses petites et tout l’amour qui rayonnait dans cette famille √©taient sans doute pour quelque chose dans la force et le courage de Jarer. « Accroche-toi ! ». Le « dernier mod√®le » d√©marra dans un nuage de poussi√®re, passa a droite d’une jeep la o√Ļ il y avait un talus de terre et de pierres pencha dangereusement a droite puis a gauche, se r√©tabli a l’horizontal, toujours √©branl√© par la configuration chaotique du terrain. Moi, a l’arri√®re, je m’√©tais accroch√©e mais j’√©tais quand m√™me tomb√©e et je me cognais partout.


– A√Įe !! putain Jarer, kesstufou i!!!


– Je passe c’est tout. Faut qu’on passe ! Y a pas d’autre ambulance dans le camp et y a des bless√©s faut bien qu’on aille les soigner, on ne peut pas les laisser seuls non i t’es pas d’accord i!


– Euh… A√Įe !… si, bien s√Ľr… Mais la , je crois qu’on se fait tirer dessus… Ouille !


– Alors reste comme ca, la t√™te sous le brancard tu es tr√®s bien, et tiens bon !


– A√Įe !


– Quoi encore i!


– Non rien…


Je ne sais pas si les soldats faisaient expr√®s de ne pas nous toucher, s’ils tiraient juste pour nous faire peur et nous forcer a revenir, ou bien si Jarer et son « dernier mod√®le » avaient le pouvoir magique de passer entre les balles. Nous √©tions pass√©s… un peu caboss√©s mais entiers.


Hier (23 f√©vrier 2006), Jarer est pass√© aussi, mais visiblement sans ses pouvoirs magiques. Les soldats cette fois visaient bien. Ils ont fait tomber mon fr√®re g√©ant. Une balle dans la jambe pour qu’il s’arr√™te vraiment, et une balle dans le bras pour qu’il ne porte plus les enfants.


Les soldats israéliens ont tué cinq jeunes ce même jour a Balata.


Des chiffres et des morts qui n’interpellent plus personne dans les r√©dactions de nos m√©dias occidentaux.


Je recois chaque semaine les rapports de la Croix Rouge depuis que j’ai travaill√© avec elle. La lecture est p√©nible… Du 7 au 13 janvier : 2 morts 3 bless√©s… du 14 au 20 janvier : 5 morts 13 bless√©s… du 4 au 17 f√©vrier : 18 morts 37 bless√©s… Et chaque rapport se termine invariablement par le m√™me chapitre :


“These practices constitute a breach of the Fourth Geneva Convention and the First Additional Protocol of the Geneva Conventions which are legally applied to the Occupied Palestinian Territory. In particular, they violate articles 20 of the Fourth Geneva Convention which guarantees the protection and respect of persons who engage in the search for, removal and transport of and caring for wounded and sick civilians and article 63 which stresses that ” Subject to temporary and exceptional measures imposed for urgent reasons of security by the Occupied Power, recognized National red cross and red crescent societies shall be able to pursue their activities in accordance with Red Cross principles as defined by the international Red Cross Conferences…”. In addition to articles 12 and 15 of the First Additional Protocol of the Geneva conventions which guarantees that “ Medical units shall be respected and protected at all times and shall not be the object of attack and shall have access to any place where their services are essential” and article 16 which stresses that, “Under no circumstances shall any person be punished for carrying out medical activities compatible with medical ethics regardless of the person benefiting there from.”, in addition to article 21, which stresses that,” Medical vehicles shall be respected and protected in the same way as mobile medical units under the Conventions and this Protocol.”


Pourtant personne ne fait respecter cette convention de Gen√®ve qu’Isra√ęl viole sans cesse impudemment. O√Ļ sont les faiseurs du 20 heures pour informer de cette escroquerie mondiale i A quand une condamnation de cet Etat d√©linquant et terroriste i


J’invite les journalistes a rendre compte de ce qui s’est pass√© cette semaine a Naplouse et les dirigeants de nos pays a prendre leurs responsabilit√©s pour que soient punis tous les crimes contre l’Humanit√© partout o√Ļ ils sont perp√©tr√©s et pas seulement la o√Ļ ca ne les d√©range pas.


On a vu les m√©dias couvrir les √©lections palestiniennes mais pour le reste…


Les journalistes au seuil des bureaux de vote nous faisaient vivre a l’heure de Gaza comme si on y √©tait. Cameramen voyeurs devant les isoloirs et micros fouineurs au fond des urnes pour conna√ģtre d’avance ce qu’allaient dire les bulletins qui, en s’accumulant fr√©n√©tiquement, jouaient avec les nerfs des diplomaties mondiales. Pas question de tourner les yeux vers d’autres infos ni les oreilles vers d’autres chants d’oiseaux.


Il y avait quelque chose d’intimidant a sentir la respiration du monde suspendue au vote du peuple d’Oum Jabr.


La victoire du Hamas en a surpris plus d’un, et pas seulement surpris. Bush a failli en aval√© de travers le fiel qui lui sert de salive pour faire glisser ses quelques mots de vocabulaire haineux et guerrier. Ehud Olmert, en bon disciple, enrageait dans la foul√©e. Les Europ√©ens toujours droits dans leurs bottes de droits-de-l’hommistes arrogants r√©primand√®rent par principe les Palestiniens.


Sacr√©s Palestiniens ! Jamais r√©sign√©s a faire ce qu’on attend d’eux. Capituler, se soumettre, absoudre des dirigeants corrompus…. Peuvent vraiment pas faire comme tout le monde i Ben non ! On ne les refera pas.


Je sais que Jarer se rel√®vera un jour de ses blessures – il n’est pas g√©ant pour rien… Mais d’ici la , les m√īmes de Balata vont se sentir bien seuls.


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