mardi 27 février 2024

A Actualité syndicale

La fédération BTP de l'USTKE face à la crise du bâtiment

Les secteurs du BTP ont tenu leur conseil syndical en début de ce mois de novembre.Tous ont évoqué la crise, une problématique qui touche l'ensemble de la profession en particulier le bâtiment. Nous revenons sur ce sujet avec Erik Maken, responsable syndical dans notre Organisation. Il souligne au passage le travail accompli avec le cabinet Sodie pour le plan d'accompagnement intervenu après l'annonce des 105 licenciements à Colas Centre Bâtiment en juillet dernier. 

Erik Maken, 3 ème secrétaire général adjoint Fédération BTP, délégué syndical Colas Centre Bâtiment/STKE. Également, en charge des secteurs « route » (Jean Lefebvre, Ménaouer, ETTM, TPNC, Arbé, Dumez). Chef d'équipe à Colas. (photo ci-contre)

Quelle est la tendance/situation des secteurs du bâtiment après la tenue de votre conseil syndical sachant que vous subissez la crise de plein fouet cette année et qu'elle a commencé il y a 3 ans. 

Erik Maken : " Comme vous l'avez dit, la crise ça fait un moment qu'on l'a sentie venir et ce depuis 2010. Les grandes entreprises l'ont senties. Et là, on est en plein dedans et on est en train de la vivre. Notamment chez Colas, on sort d'un grand licenciement. Je pense que c'est l'un des grands plan de licenciement qu'a connu les secteurs du BTP. Derrière ça, il y a d'autres entreprises qui suivent. On est conscient de cette crise. 

Je sais qu'il y a des entreprises comme OCR où 27 personnes en CDD ont été arrêtés. On est pleinement touché à Colas car ils avaient annoncé 105 licenciements en juillet dernier. Et par rapport aux autres entreprises, les CDI n'ont pas été touchés. Ils sont en train de dégraisser, de supprimer les postes des intérimaires, les CCD, les CDC. Ils ne sont pas encore arrivés à notre stade à Colas. 

A SCB (Société Calédonienne de Bâtiment), ils ont annoncé 50 chômages partiels touchant principalement ceux qui sont en CDI. A Arbé, également ils vont être touchés. Je n'ai pas les chiffres de ce secteur. A SOBECA (Société de Bétons Calédoniens) où la direction cherche à faire partir 2 salariés à la retraite.  En tous les cas, la direction souhaite leur départ et ça sera une négociation qui va se faire au sein de cette société. A Caresol (une entreprise de carrelage), ils ont annoncé 7 licenciements. On est en plein dedans ! "

Vous constatez donc que ce sont les intérimaires qui sont le plus touchés par ce « dégraissage » de personnel ? 

E.M. : " Effectivement, nous dressons ce constat. Quand on veut dégraisser du personnel ou faire un plan de licenciement, il faut déjà qu'il n'y ait plus d'intérimaires, de CDD et de CDC. En général, ce sont les emplois de courtes durées qui sont touchés comme les CDD, les intérimaires et aussi les CDC. "

L'entreprise Colas (secteur bâtiment) a licencié 97 salariés dont un petit nombre a pu être reclassé. Expliquez-nous comment vous avez suivi et traité ce dossier avec les autres partenaires sociaux ? 

E. M. : " Tout d'abord cet effet d'annonce a été dur pour nous d'entendre le nombre important de licenciements. La direction nous a convoqué nous les DS de l'établissement. Elle nous a présenté les licenciements. Et ça c'était au mois de juillet, il y avait 105 licenciements et ça ne concernait que les CDI car il n'y avait plus d'intérimaires, plus de CDC... On savait qu'on aurait des licenciements mais on ne pensait pas que ça prendrait une telle ampleur ! Après ça, on s'est mis en intersyndicale. Sur la centaine de licenciements concernés, on a pu réintégré que 8 personnes dans la boîte. On s'est basé sur la loi sur « l'emploi local ». Nous, la section syndicale, on a fortement insisté sur cette loi, à la différence des autres partenaires. 97, c'est le nombre de personnes concernées par une suppression de poste. Parmi les 8 réintégrations, une va devenir assistante DRH, une occupe le poste de secrétaire administrative, deux sont salariés au VRD, un est chauffeur-livreur de mazoute, un est responsable HSE (Hygiène Sécurité Environnement), un est chef de chantier, un responsable d'usine et un conducteur de travaux. Et dernièrement, il y en a un qui est en formation pour devenir formateur de chef de chantier au plateau technique ". 

Que deviennent les 97 autres personnes concernées par les suppressions de postes ? 

E.M. : " Notre centrale syndicale a pu suivre de près ces licenciements. On a fait intervenir le cabinet Sécafi et on a pu avoir un bilan financier. On s'est rendu compte que la société perdait de l'argent. Ensuite une démarche a été faite auprès du cabinet Sodie pour l'accompagnement des anciens salariés. La cellule d'accompagnement sera là jusqu'au mois de décembre. Les licenciements ont déjà pris effet depuis le 14 octobre. La cellule est là, il y a un suivi. Donc parmi les 97 personnes licenciées : nous avons 6 personnes qui ont trouvé un emploi, 4 personnes qui ont entamé des démarches pour leur retraite, 3 autres personnes qui sont en train de faire leur démarche pour leur retraite, 3 personnes qui ont crée leur entreprise et 9 autres qui sont en cours de création d'entreprise. Aussi, je sais que des jeunes ont pu rebondir et trouver une autre branche d'activité autre que le BTP. Nous avons l'exemple de 12 personnes intéressées par une formation de mécanicien, gestion informatique, brancardier, génie civil. Nous avons KNS qui est venu chez nous dernièrement et il a fait une information. Suite à ça, nous avons eu 24 jeunes qui se sont inscrits pour suivre une formation à Poro. Nous avons aussi l'exemple de 5 personnes en longue maladie et la cellule d'accompagnement est là pour les aider dans leur démarche vers une  maladie professionnelle (retraite anticipé). 26 personnes souhaitent le retour à l'emploi, nous avons contacté des boîtes d'intérimaires qui sont prêts à les prendre. "

CDI : Contrat à durée indéterminée

CDD : Contrat à durée déterminée

CDC : Contrat de fin de chantier

" La relance passe nécessairement par le rétablissement du manque de commande "

Alain Azaïs, secrétaire général de CELECOBTP (Cellule Économique du Bâtiment et de Travaux Publics de Nouvelle-Calédonie) depuis 2009 (photo ci-dessus). Cette petite structure regroupe à la fois les institutions (la N-C, les trois provinces, la ville de Nouméa), certains maîtres d'ouvrages, des opérateurs de logements sociaux (Renouveau Téasoa, SECAL, SIC, FSH, SEMAGGLO), l'ordre des architectes (privés), le syndicat des bureaux d'étude ingénieurs & conseils , la CCI NC, le syndicat des promoteurs et des constructeurs (depuis 2 ans), le BTP NC – syndicat des entreprises du BTP, le MEDEF NC et l’État (Ministère de l'Écologie, du Développement Durable et de l'Énergie). La Cellule Économique du BTP a pour mission de donner une visibilité à court et à moyen terme sur les projets d'investissements connus dans les secteurs du BTP. Actuellement, c'est le MEDEF NC qui a la présidence avec Mr Ochida Daniel.

Comment analysez-vous la situation du BTP à partir des indicateurs que vous disposez dans votre tableau de bord ?

Alain Azaïs : " C'est un vrai problème car il faut déjà trouver les indicateurs, et ce n'est pas simple ! Il ne suffit pas de récupérer des chiffres pour avoir une visibilité. Il faut les lisser pour éliminer les variations aléatoires, puis les rendre facilement compréhensibles pour tous. C'est encore plus compliqué car il y a des indicateurs qui existent dans d'autres pays notamment en France et qui sont très importants pour le suivi de la conjoncture et qui n'existent pas en Nouvelle-Calédonie. "

Alors comment faites-vous à partir de ce que vous avez ?

A. A : " On fait des estimations. Les vrais chiffres qui concernent la production et le chiffre d'affaire, on ne les a pas ici. Concernant les permis de construire, on utilise les surfaces autorisées. Mais on ne sait pas ce qui est réellement commencé. A titre indicatif, la différence entre ce qui est autorisé et ce qui est réellement commencé est de 20 à 25 % en France. On peut supposer que le ratio est similaire en Nouvelle-Calédonie. Ça veut dire qu'il y a des promoteurs ou des particuliers qui déposent des demandes de permis de construire, qui les obtiennent mais qui ne démarrent pas les travaux. C’est du chiffre d'affaire et de l’emploi en moins. Donc, on ne peut pas se baser uniquement sur les demandes de permis de construire ou sur les autorisations pour avoir une visibilité future de la production et de l'emploi. "

A votre échelle, avez-vous une visibilité sur deux ans voire trois ans ?

A.A. : " Il y a d'autres chiffres comme les appels d'offres publics qui paraissent dans le journal. Cette commande publique représente 35 à 40% de la commande totale en BTP. Les travaux qui résultent de cette commande, et donc l’emploi direct, s’étalent sur une durée de 1 à 2 ans. Il est important de bien comprendre ce décalage entre la commande et la réalisation effective.

Il y a aussi les indicateurs d'emploi publiés par l’Isee. Mais ce sont des indicateurs passés et non prospectifs. De même pour la consommation de ciment.

Nous réalisons également une enquête entreprise qui traduit le ressenti des entrepreneurs. Mais les entrepreneurs sont dépendants du volume de commande future…qu’ils ne connaissent pas. .

Donc, ce n'est pas facile de donner de la visibilité. A fortiori sur 2 ou 3 ans. Alors, comment faire ? La CELECOBTP a mis au point un système qui permet de convertir des prévisions de commande (de travaux) en chiffre d’affaire prévisionnel. Depuis 3 ans, nous traduisons ces prévisions de travaux en activité de terrassement : Les prévisions de volumes de terrassement, de nombre d’engins ou d’emploi direct sont effectuées chaque mois. Cette méthode a été mise au point dans le cadre de la démobilisation Vavouto avec la cellule Koniambo. En 2014 nous calculerons les prévision d’emploi pour les autres métiers du BTP. Enfin, ce système sera transposé aux budgets et aux PPI (Plans pluriannuels d’investissement) : Arriver à prévoir l’emploi par métier à partir d’un budget ou d’un PPI, çà donnera une vraie visibilité qui sera très utile pour la gestion prévisionnelle des formations.

Lorsque ce travail sera achevé, la CELECOBTP aura une analyse de toute la chaîne du BTP : commande =>production =>emploi =>besoins en formation.

L’analyse des projets et des budgets donne une visibilité sur 1 an à 1,5 ans.

L’analyse des PPI donne une visibilité sur la durée du PPI, 3, 4, voire 5 ans.

Ce système de prévision du chiffre d’affaire et de l’emploi à partir des projets ou des budgets a été élaboré à 100% en Nouvelle-Calédonie. Et on parle en métropole ! »

Donc, il y aura une corrélation entre ce qui est donné par les institutions et sur le terrain, on verra le nombre d'emploi qui sera généré ?

A.A. : " Il faudra effectivement corréler nos prévisions d’emploi avec les constats réalisés sur le terrain pour recaler éventuellement nos simulations. C’est un des outils pour prévoir l’activité, et également les crises comme celle que traverse actuellement le BTP. Certaines entreprises sont malheureusement dans le creux de la vague ".

Prenons l'exemple de Colas. La direction avait annoncé 105 licenciements fin juin. Finalement, les syndicats des salariés ont pu négocier 97 licenciements dont 8 salariés de la société ont été reclassés en septembre dernier. Est-ce que ce chiffre là, vous l'avez anticipé ou l'avez-vous entendu plutôt ?

A.A. : " Ça ne m'a pas surpris car nous avions prévu la récession actuelle depuis fin 2010. Notre analyse avait montré qu'il y avait une baisse des ventes sur le logement neuf, par contre il y avait une augmentation de vente sur le logement ancien (moins cher). Elle avait également prévu une baisse globale de commande comprise entre 15 et 20 milliards en 2012. Cette baisse de commande s’est répercutée en 2013 sur la production, donc l’emploi. Les résultats de cette étude ont été rendus publics lors d’un rendez vous de l’Économie organisé par la CCI. Malheureusement, la sonnette d'alarme qu'on avait tiré, elle n'avait pas été réellement entendue ! Quand j'ai appris que Colas allait licencier, je n'ai pas été surpris ! ".

Qu'est-ce qu'il faudrait pour relancer le bâtiment, relancer la machine ?

A.A. : " Les 15 et 20 milliards qui ont manqué en 2012 en commande représente une perte de production en 2013 et 2014 qui concernent environ 1500 emplois. En économie, il faut faire attention à ne pas confondre la commande et la production. La commande, c'est le langage que tient le politique : On annonce x milliards de francs pour tel ou tel projet. Après, la production : ce sont les travaux qui font réellement tourner les entreprises et qui peuvent s'étaler sur plusieurs années. C'est complètement différent. Un chantier en bâtiment va durer 16 à 18 mois en moyenne avec les intempéries. Quand on vote un budget pour un bâtiment en décembre de l'année n, on retrouve cet argent en production 1 an à 2 ans plus tard. Il y a un décalage dans le temps. Ce qui fait que si on ne prend pas les mesures au bon moment, on risque de générer une perte d’activité. C'est là que l'on est aujourd'hui. La relance passe nécessairement par le rétablissement du manque de commande. "

Donc les bonnes décisions n'ont pas été prises en 2010 ?

A.A. : " Peut-être pas assez rapidement. C'est un peu compréhensible parce qu'en 2010, on était encore sur la lancée des travaux qui avaient été commandés 1 ou 2 ans plus tôt. Et donc le bâtiment tournait à plein régime. Comment aurait t-on pu croire la CELECOBTP qui parlait de baisse d’activité ! Seulement, l'économie du BTP obéit à des règles plus complexes que le simple bon sens. "

Il vous manque effectivement 15 à 20 milliards francs CFP pour relancer la machine, attendez-vous des mesures de relance pour les 2 ans à venir ?

A.A. : " Actuellement, des mesures de relance sont envisagées. D'ailleurs, aujourd'hui (mardi 12 novembre 2013) il y a un vote au congrès sur la défiscalisation sur le logement. On a montré que les 15 à 20 milliards manquants venait de l’arrêt de la défiscalisation métropolitaine... En fait les promoteurs qui « étaient aidés » par la défiscalisation, ne l'étaient plus et du coup ils n'arrivaient plus à boucler leurs opérations. Donc, il y a tout un tas de petits programmes qui se sont arrêtés, ou qui ont été mis en veilleuse. Tous ces projets non réalisés se sont additionnés et on est arrivé à ce montant là.

Une défiscalisation locale qui permettrait d'inciter des épargnants à investir dans le pays et à produire du logement, ce serait assurément une bonne chose, ça permettrait de relancer la machine. C'est consommer local c'est-à-dire que « si j'ai de l'argent, je consomme dans le pays et je fais travailler l'économie du pays ». Après, il y a un effet en chaîne: Les ouvriers ont un salaire, ils vont consommer etc... Un jour, ils vont avoir besoin d'une maison...Il va falloir au moins un an pour que la machine reparte, probablement après les échéances électorales. Espérons que la BTP va aller de l'avant, car le pays en a besoin. "

Quelques chiffres sur l'emploi (sources Chambre des Métiers et ISEE NC) :

Début 2012 : 6 884 artisans => mi-2013 : 6700 artisans (petite ↓)

Début 2012 : 5337 salariés du bâtiment => mi 2013 : 5194 salariés du bâtiment (↓ 6 à 7 %)

Début 2012 : 3726 salariés des Travaux Publics (TP) => mi 2013 : 3871 salariés des TP. Une nette progression depuis 2 ans avec la mise en place des contrats de développement (État, provinces, communes) orientés vers les infrastructures. Plus de travaux en TP qu'en bâtiment. Pour le même montant, les TP génère 50 % d'emplois en moins que dans le bâtiment.

Estimation du C.A du BTP : 130 milliards CFP en 2012-2013 (55 milliards en commande publique et 75 milliards en commande privée). La commande publique reste soutenue d'années en années. Par contre la commande privée subit actuellement une perte de 15 milliards francs CFP.

En projet (2014-2015) : Dans le cadre de la future réglementation énergétique, une commande de la DIMENC pour suivre les travaux générés par cette réglementation. Quel serait l'impact de la future réglementation énergétique sur les nouveaux métiers, les nouveaux travaux ? En France, le Grenelle de l'Environnement a généré du chiffre d’affaire et créé de nouveaux métiers. Une aubaine pour les entreprises calédoniennes qui sauront capter ces nouveaux marchés de rénovation et s’adapter, selon le secrétaire général de Celecobtp.

SECAL : Société d'Équipement de Nouvelle-Calédonie

SIC : Société Immobilière de Nouvelle-Calédonie

FSH : Fond Social de l'Habitat

SEM'AGGLO : Société d'Économie Mixte de l'Agglomération

MEDEF NC : Fédération des entreprises calédoniennes 

CCI NC : Chambre de Commerce et d'Industrie de la Nouvelle-Calédonie

DIMENC : Direction de l'Industrie, des Mines et de l'Énergie de la Nouvelle-Calédonie 

ISEE NC : Institut de la Statistique et des Études Économiques de la Nouvelle-Calédonie



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